Une majorité de pays de l’Union européenne a donné vendredi son feu vert à la signature de l’accord de libre-échange avec le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, après un quart de siècle de négociations.
Lors de la réunion des ambassadeurs des Vingt-Sept à Bruxelles, cinq pays s’y sont opposés – la France, la Pologne, l’Autriche, la Hongrie et l’Irlande –, tandis que la Belgique s’est abstenue. Le blocage apparu en décembre a été surmonté grâce au vote positif de l’Italie, qui, après avoir reçu les dernières garanties, a levé ses réserves.
Du coup, ce samedi 17 janvier, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, António Costa, se rendront à Asunción, capitale du Paraguay – ce pays assurant actuellement la présidence tournante du Mercosur – pour signer officiellement le traité.
Selon Mme von der Leyen, cette étape positionne l’Europe comme un « partenaire fiable », capable de tracer sa propre voie ». La dirigeante a également déclaré : « Aujourd’hui, l’Europe a envoyé un signal fort quant à son engagement à diversifier ses échanges commerciaux et à réduire sa dépendance. »
L’accord a été salué en Amérique du Sud. Le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, a qualifié cette journée d’historique pour le multilatéralisme. « Dans un contexte international de plus en plus protectionniste et unilatéral, cet accord envoie un signal fort : le commerce international est un moteur de croissance économique dont les deux blocs bénéficieront », a-t-il affirmé.
Toutefois, le texte doit encore être approuvé par une majorité de députés au Parlement européen, où les coalitions de vote sont devenues plus instables et imprévisibles. La date de l’approbation n’a pas encore été annoncée. Les agriculteurs y restent fermement opposés, et des organisations comme l’Association des agriculteurs irlandais ont déclaré s’employer à le faire échouer au Parlement.
Si elle voit le jour, la nouvelle zone de libre-échange, qui comptera plus de 700 millions d’habitants, sera la plus grande au monde, selon la Commission européenne. On estime que l’accord pourrait accroître les exportations annuelles de l’UE vers les pays du Mercosur de jusqu’à 39 %, soit de 49 milliards d’euros, ce qui pourrait soutenir plus de 440 000 emplois en Europe.
Les principaux partisans de l’accord
L’année dernière, le différend commercial entre l’UE et les États-Unis a relancé le processus de négociation, les pays européens souhaitant démontrer que le commerce équitable est toujours d’actualité.
L’industrie allemande militait depuis des années pour la conclusion de cet accord. Le chancelier Friedrich Merz a salué l’avancée de vendredi comme une « étape importante de la politique commerciale européenne et un signal fort de notre souveraineté stratégique et de notre capacité d’action ».
Les secteurs de l’automobile, de la construction mécanique et de l’industrie pharmaceutique, en particulier, devraient en bénéficier. Les importations de voitures vers les pays du Mercosur sont actuellement soumises à un droit de douane de 35 %, par exemple.
L’économiste David Mark, de Deloitte, a déclaré qu’il s’agissait d’un moment crucial à l’heure où les économies se concentrent davantage sur la protection de leur marché intérieur face à la concurrence étrangère. Au sein du marché européen, la concurrence devrait également s’intensifier, ce qui pourrait inciter à la baisse des prix et à l’amélioration de la qualité des produits.
Selon Pavel Peterka, analyste de la plateforme d’investissement XTB, la République tchèque est l’un des principaux bénéficiaires de cet accord. Son secteur automobile, à l’instar de l’Allemagne, en tirera de grands avantages.
L’Espagne est l’un des pays qui ont le plus œuvré à sa conclusion. Le Premier ministre, Pedro Sánchez, s’en est félicité, estimant qu’il permettra aux entreprises de son pays d’accéder à de nouveaux marchés, d’exporter davantage et de créer plus d’emplois.
Dans un message publié sur les réseaux sociaux, M. Sánchez a estimé qu’il permettra à l’UE de maintenir des liens étroits avec l’Amérique latine, une région sœur et stratégique, dans un monde où tout ne se résume pas à des droits de douane, des menaces et de mauvaises nouvelles. Il a ensuite insisté sur le fait que ce pacte jette de nouveaux ponts et tisse de nouvelles alliances pour bâtir une prospérité partagée avec les pays du Cône Sud.
Le Portugal voisin, également partisan de l’accord, a souligné son impact significatif sur le pays et sur l’Union. Pour le ministre de l’Agriculture et de la Mer, José Manuel Fernandes, compte tenu du contexte géopolitique, c’est une étape essentielle qui ouvre de « formidables opportunités » pour des produits tels que le vin, l’huile d’olive et le fromage. Un déficit de 500 millions d’euros existe dans la balance commerciale avec le Mercosur et cet accord permettra de le combler, a-t-il dit.
Le Danemark, autre fervent défenseur du libre-échange au sein de l’UE, soutient pleinement le compromis trouvé avec le bloc latino-américain. « C’est une avancée majeure, notamment pour le Danemark, petite économie ouverte, qui dépend du commerce avec d’autres pays », s’est félicité Jacob Jensen, ministre de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche.
Le pays scandinave espérait que les pourparlers pourraient aboutir durant sa présidence de l’UE, qui s’est achevée le 31 décembre. Ce ne fut pas le cas, mais le ministre s’est réjoui du fait que l’UE fasse désormais un pas vers l’ouverture de nouveaux marchés après l’imposition de droits de douane sur les produits européens par les Etats-Unis.
La Suède voisine appuie l’accord depuis longtemps. Son ministre du Commerce, Benjamin Dousa, a indiqué qu’il espérait de meilleures perspectives d’exportation pour les secteurs automobile et pharmaceutique, entre autres, ainsi qu’une baisse des prix à la consommation et une augmentation du nombre de PME commerçant avec les pays du Mercosur.
« Pour beaucoup d’entre elles, exporter vers le Brésil (par exemple) s’est avéré techniquement complexe et trop coûteux, notamment en raison du recours à des avocats », a expliqué M. Dousa.
Préoccupations légitimes des agriculteurs
Néanmoins, la Commission européenne, qui a négocié le texte, n’est pas parvenue à convaincre tous les États membres de l’Union.
La France, poids lourd de la politique européenne, où l’accord est perçu par des responsables de tous bords comme une attaque contre son influent secteur agricole, a mené une campagne, finalement infructueuse, pour le faire échouer. La principale crainte est que leurs agriculteurs ne soient concurrencés par un afflux de produits moins chers, notamment la viande, le sucre, le riz, le miel et le soja, en provenance du Brésil, géant agricole, et de ses voisins.
Mardi, environ 350 tracteurs ont convergé vers Paris pour une nouvelle journée de manifestations, pour exiger des « actions concrètes et immédiates » du gouvernement, qui peine à apaiser la colère du monde agricole. L’événement a toutefois été entaché de désinformation, comme l’a démontré une vidéo générée par intelligence artificielle montrant des tracteurs dans la capitale – vidéo démentie par l’équipe de fact-checking de l’agence de presse allemande dpa.

La ministre française de l’Agriculture, Annie Genevard, a affirmé que le feu vert donné à Bruxelles n’était « pas la fin de l’histoire », le Parlement européen devant encore se prononcer sur l’accord. Elle a également souligné que « la colère des agriculteurs est profonde et leurs revendications légitimes ».
Des agriculteurs ont également manifesté en Pologne et en Irlande, et bloqué des routes en Belgique et dans d’autres pays..
Même après le vote de vendredi, les agriculteurs belges continuaient d’organiser des manifestations et des blocages routiers pour exprimer leur opposition. Comme à la fin de l’année dernière, la Belgique a dû s’abstenir de voter, ses différentes autorités n’étant pas parvenues à un consensus. Le gouvernement régional wallon s’est opposé à l’accord, et aucune entente n’a été trouvée entre les partenaires de la coalition aux niveaux fédéral et flamand.
Le parti nationaliste flamand N-VA du Premier ministre Bart De Wever était le plus fervent défenseur du texte, mais n’a pas obtenu un soutien suffisant auprès des autres formations politiques.
Lors de manifestations à Varsovie vendredi, des agriculteurs polonais ont dénoncé le risque que le Mercosur n’inonde les marchés polonais et européens d’importations alimentaires nettement moins chères, menaçant ainsi les producteurs locaux.
Le président conservateur Karol Nawrocki a rencontré des militants impliqués dans l’organisation de la manifestation et s’est déclaré prêt à collaborer avec le monde agricole.
Le Premier ministre Donald Tusk a affirmé partager l’opposition des adversaires du pacte commercial. « Nous avons voté contre l’accord à chaque étape, même lors du dernier vote », a-t-il rappelé. Son ministre de l’Agriculture, Stefan Krajewski, a menacé de saisir la Cour de justice de l’Union européenne.
Même certains pays de l’UE ayant voté en faveur de l’accord ont subi des pressions internes.
En Slovénie, par exemple, le président de la Chambre slovène d’agriculture et de sylviculture (KGZS), Jože Podgoršek, a réaffirmé que l’organisation ne pouvait soutenir l’accord avec le Mercosur car il était préjudiciable aux agriculteurs européens.
Le ministère de l’Agriculture a répondu aux inquiétudes exprimées par le secteur en s’engageant à suivre attentivement sa mise en œuvre et, en cas de risques pour l’économie rurale slovène, à exiger des mesures et à utiliser tous les mécanismes de protection disponibles.
Les agriculteurs européens avant tout
L’ajustement crucial pour convaincre l’Italie et obtenir l’approbation européenne a porté précisément sur les garanties : la Commission déclenchera une enquête si le prix d’un produit du Mercosur est inférieur d’au moins 5 % à celui de la même marchandise dans l’UE ou que le volume des importations de certains produits – viande de bœuf, volailles, riz, miel, œufs, ail, éthanol ou sucre – augmente de plus de 5%, abaissant les seuils fixés auparavant à 8 %.
Le feu vert de l’Italie, a souligné la Première ministre Giorgia Meloni, a été rendu possible « grâce aux garanties obtenues pour nos agriculteurs », qui rendent désormais l’équilibre « durable », a souligné Meloni, réaffirmant qu’il n’y avait jamais eu « d’exclusion idéologique ».
Rome a également été rassurée par les concessions obtenues ces dernières semaines : un fonds de compensation de 6,3 milliards d’euros, un renforcement des contrôles phytosanitaires, l’engagement de ne pas augmenter le prix des engrais et la possibilité d’allouer 45 milliards d’euros supplémentaires du prochain budget de l’UE à la PAC, la politique agricole commune de l’Union.
De plus, l’accord protégera plus de 340 produits alimentaires traditionnels du bloc, reconnus comme indicateurs géographiques, et plafonnera les importations de produits du Mercosur bénéficiant de droits de douane réduits pour le bœuf, le porc et la volaille.
Ces garanties supplémentaires ont également convaincu d’autres pays, dont la Roumanie.
Selon le président Nicușor Dan, Bucarest n’a voté en faveur de l’accord qu’après la négociation de garanties supplémentaires avec les autres États membres de l’UE afin de protéger les producteurs roumains et européens.
En réalité, la position de la Roumanie sur ce texte est très polarisée, entre le soutien à ses avantages économiques potentiels – tels que l’accès à de nouveaux marchés et aux opportunités d’exportation – et les inquiétudes quant à son impact sur l’agriculture nationale, les normes environnementales et la compétitivité des producteurs roumains. Ces derniers le décrivent comme une menace majeure pour la viabilité du secteur agroalimentaire national.
Une situation similaire se dessine en Slovaquie, qui a également voté pour. Le ministre de l’Agriculture, Richard Takac, s’est félicité des mécanismes de sauvegarde garantissant un contrôle mensuel et la vérification de la qualité des produits importés, protégeant ainsi l’UE.
Pour son homologue bulgare, Georgi Tahov, « les coûts de l’énergie, des engrais, de l’alimentation animale, de la main-d’œuvre et des services continuent d’augmenter, tandis que les rendements du marché restent incertains. Cela menace directement la viabilité économique des exploitations agricoles, notamment dans des pays comme la Bulgarie, où les revenus sont inférieurs à la moyenne européenne. »
C’est pourquoi Sofia a également soutenu l’introduction de mécanismes de protection dans la législation européenne afin de préserver les intérêts des agriculteurs et d’atténuer les risques potentiels pour le secteur. Le ministre a affirmé que celui-ci ne peut être compétitif sans des revenus équitables et des normes commerciales identiques avec les pays tiers.
Il appartient désormais aux États membres et au Parlement européen de décider si ces mesures sont suffisantes.
Cet article est une key story de l’ENR. Son contenu repose sur des informations publiées par les agences participant à l’ENR.
