Les Vingt-Sept s’efforcent de trouver une réponse commune aux menaces du président américain d’imposer un droit de douane supplémentaire de 10 % sur les marchandises en provenance de plusieurs alliés européens à compter du 1er février.
Les dirigeants de l’Union doivent se réunir à Bruxelles jeudi après que Donald Trump a menacé de sanctionner huit pays européens tant que les États-Unis n’auront pas obtenu ce qu’il a qualifié d’« achat complet et total » du Groenland.
Les Américains ont répété à maintes reprises qu’ils convoitaient le territoire danois autonome riche en ressources minières, pour des raisons de « sécurité nationale », alors même qu’ils y possèdent déjà une base militaire et qu’ils ont conclu des accords de sécurité avec le Danemark, membre de l’OTAN et qui contrôle cette île arctique depuis environ 300 ans.
Le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni ont récemment dépêché un petit contingent de soldats en mission de reconnaissance au Groenland, en signe de solidarité avec le Danemark, qui s’oppose aux ambitions d’annexion de Donald Trump.
« Nous ne nous laisserons pas faire chanter et nous restons solidaires en Europe », a déclaré le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, arrivé à Bruxelles pour deux jours de discussions prévues de longue date avec ses homologues européens. « Nous ne souhaitons pas d’escalade. Nous ne la recherchons pas, mais nous sommes prêts si elle survient », a-t-il ajouté.
La Première ministre italienne, Giorgia Meloni – considérée comme l’une des rares alliées de Trump au sein de l’UE – a qualifié la nouvelle menace de droits de douane d’« erreur ».
Par ailleurs, Trump a durci le ton contre la France mardi, menaçant de surtaxer à 200 % sur le vin et le champagne français en raison du refus de Paris de rejoindre son « Conseil de la paix », mis en place pour superviser la reconstruction de Gaza.
Le président français Emmanuel Macron a déclaré mardi au Forum économique mondial (FEM) de Davos : « Ce qui n’a aucun sens, c’est d’imposer des droits de douane entre alliés. Nous devons régler le conflit en Ukraine, aider les Ukrainiens à résister et trouver une paix durable. »
Parmi les mesures de représailles que l’UE pourrait prendre figure l’Instrument anti-coercition (IAC). Ce dispositif, surnommé « bazooka commercial », lui permettrait d’imposer des taxes de rétorsion sur les importations de produits américains, ainsi que d’autres mesures restrictives.
À Davos, M. Macron a qualifié de « délirante » la possibilité d’activer ce mécanisme contre les États-Unis et a ajouté : « Je le regrette. Mais c’est la conséquence d’une imprévisibilité et d’une agressivité inutile. »
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a mis en garde Donald Trump contre une dangereuse détérioration des relations transatlantiques à propos du Groenland. « C’est pourquoi les droits de douane supplémentaires proposés sont une erreur, surtout entre alliés de longue date », a-t-elle déclaré à Davos.
Le chaos à Washington met à l’épreuve l’Otan et l’ordre international d’après-guerre
La dirigeante d’Amnesty International Agnès Calamard a exhorté lundi les pays européens à cesser de « faire des concessions » à Donald Trump et à lui résister, ainsi qu’aux autres « tyrans » qui, selon elle, sont déterminés à détruire l’ordre international fondé sur des règles en vigueur depuis la Seconde Guerre mondiale.
Depuis son retour à la Maison-Blanche il y a un an, Donald Trump a pris « une série de décisions qui ont conduit à la disparition de nombreuses règles dans le monde », tandis que la Russie détruisait le système « par son agression en Ukraine », a déclaré la secrétaire générale de l’organisation humanitaire à l’AFP lors d’un entretien à Davos.
L’ordre international d’après-guerre « est également mis à mal par Israël, qui a totalement bafoué le droit international en perpétrant un génocide contre les Palestiniens à Gaza », a-t-elle ajouté.
Ces derniers mois, les puissances européennes ont adopté une position nuancée concernant l’Ukraine, comptant sur Washington pour tenter de résoudre le conflit, mais refusant des conditions trop favorables à Moscou.
De son côté, Trump a mis l’alliance transatlantique à l’épreuve en menaçant de s’emparer du Groenland « d’une manière ou d’une autre », tandis que les pays européens font front commun contre les visées de Washington sur ce vaste territoire autonome danois.
Dans un message adressé au Premier ministre norvégien Jonas Gahr Store, Donald Trump a déclaré : « Je ne me sens plus tenu de penser uniquement à la paix », faisant référence à son échec à remporter le prix Nobel de la paix en décembre dernier, malgré son ambition affichée. Il a ajouté que, même si la paix resterait « prédominante », il pouvait désormais « réfléchir à ce qui est bon et approprié pour les États-Unis d’Amérique ».
Dans un communiqué, Jonas Gahr Store a déclaré : « J’ai clairement expliqué, y compris au président Trump, ce qui est de notoriété publique : le prix est décerné par un comité Nobel indépendant », et non par le gouvernement norvégien.

A la recherche d’unité, l’OTAN renforce sa présence au Groenland
Dans ce contexte de tensions internationales, le Danemark propose que l’OTAN lance des opérations de surveillance au Groenland, avec le soutien de l’île arctique, a déclaré lundi le ministre de la Défense, Troels Lund Poulsen, après sa rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte. Les détails précis de cette proposition et la réaction de M. Rutte restent inconnus.
Si plusieurs alliés de l’OTAN ont déployé des troupes sur l’île ou ont annoncé leur intention de le faire malgré le risque de nouvelles taxes douanières américaines, d’autres restent réticents et divisés sur cette question.
La Belgique envoie un officier de liaison au Groenland. Malgré cette décision, le pays ne figure pas sur la liste des sanctions publiée samedi par Trump. « Mais rien ne garantit que ce ne sera pas le cas à l’avenir et nous devons faire preuve de solidarité avec nos collègues », a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot. Il a qualifié les mesures américaines d’« incompréhensibles et inutilement hostiles ».
De même, la Slovénie a annoncé samedi le déploiement de deux officiers de ses forces armées pour participer à la planification et à la mise en œuvre de l’exercice militaire international Arctic Endurance, mené par le Danemark.
Le Premier ministre polonais, Donald Tusk – dont le pays est un allié indéfectible de l’OTAN et affiche les dépenses de défense les plus élevées en pourcentage du PIB au sein de l’UE – avait déjà déclaré la semaine dernière que la Pologne « n’envisageait pas d’envoyer de soldats au Groenland ».
Contrairement aux fausses informations circulant sur les réseaux sociaux selon lesquelles l’Allemagne aurait envoyé des navires de guerre, Berlin a bien dépêché 15 soldats pour une mission de reconnaissance. Le groupe est cependant reparti dimanche, la mission s’étant achevée comme prévu, d’après le ministère de la Défense.
L’Espagne n’a pas encore annoncé son intention de participer à la mission au Groenland. La ministre de la Défense, Margarita Robles, a toutefois déclaré récemment que son pays pourrait rejoindre le groupe à l’avenir.
Parallèlement, certains alliés de l’OTAN s’interrogent encore sur l’impact du différend groenlandais sur leurs débats politiques nationaux.
Interrogé lundi sur le soutien du gouvernement tchèque au Groenland, le Premier ministre Andrej Babiš a indiqué ne pas pouvoir donner de réponse claire. Il a ajouté que les États-Unis, en tant que chef de file de l’OTAN, jugeaient les conflits contre-productifs. « Nous privilégions nettement la conclusion d’un accord au sein de l’Alliance. Tout conflit serait fort regrettable », a-t-il affirmé.
En Bulgarie, les réactions politiques sont mitigées. Le gouvernement sortant n’a pas encore pris position, mais les réactions commencent à se faire entendre au parlement.
D’une part, Assen Vassilev, chef du parti Continuer le changement (affilié au niveau européen à Renew Europe), a déclaré que chaque pays devrait avoir le droit de déterminer son propre avenir, plutôt que de voir ses choix dictés par des puissances extérieures.
D’autre part, Vazrazhdane (Renaissance), dont les eurodéputés siègent au sein du groupe Europe des nations souveraines, soutient les revendications américaines. Le chef du parti, Kostadin Kostadinov, a réitéré l’appel à ce que la Bulgarie quitte l’OTAN et a affirmé que les tensions entre Washington et Copenhague révèlent des problèmes structurels plus profonds au sein de l’Alliance atlantique et de l’Union européenne.
Le ministre slovaque des Affaires étrangères, Juraj Blanár, a déclaré : « La Slovaquie considère le Groenland comme faisant partie du Danemark. » Il a rejeté les guerres tarifaires entre États : « Nous privilégions la diplomatie et la paix, et non la tension ou les conflits », a-t-il affirmé.
La grosse artillerie commerciale de l’UE prête à être déployée
Les dirigeants européens doivent se réunir à Bruxelles jeudi pour élaborer une réponse coordonnée aux possibles taxes américaines, et envisager le recours à l’arme commerciale la plus puissante dont dispose l’Union : l’Instrument anti-coercition (IAC).
Ce mécanisme, adopté en 2023, peut être utilisé lorsqu’un pays tiers tente de faire pression sur les Vingt-Sept ou l’un d’eux afin de l’amener à prendre une décision par le biais de restrictions commerciales.
De telles pratiques « portent atteinte indûment aux choix souverains légitimes de l’Union européenne et de ses États membres », indique la Commission européenne sur son site internet.
La France a fait part de son intention de demander l’activation de cet instrument après l’annonce, samedi, par Donald Trump, de sa volonté d’imposer des droits de douane supplémentaires à huit alliés de l’OTAN.
Pour l’utiliser, la Commission doit d’abord vérifier qu’il existe bien une coercition économique. Les États membres doivent ensuite approuver sa conclusion, avant que l’exécutif européen n’entame idéalement des négociations avec le pays concerné. En cas d’échec de ces négociations, l’UE peut imposer des contre-mesures.
Les mesures de rétorsion au titre de l’IAC ne constituent toutefois qu’un dernier recours et doivent être proportionnées. Son utilisation contre les États-Unis marquerait « la toute première fois » que l’UE le déclenche, a rappelé Emmanuel Macron à Davos mardi. Si tel était le cas, des mesures européennes de rétorsion sur les importations américaines seraient probables. A l’étude, des droits de douane supplémentaires sur une liste de marchandises représentant un volume d’échanges total de 93 milliards d’euros, incluant des produits industriels et agricoles tels que les motos, le bœuf, le whisky et les agrumes.
Le parlement européen devrait aussi bientôt suspendre la ratification de l’accord commercial conclu l’été dernier entre les Etats-Unis et l’UE : les principaux groupes politiques se sont mis d’accord pour geler le processus.
Cet article est une key story de l’ENR. Son contenu repose sur des informations publiées par les agences participant à l’ENR
