Manifestations, ports bloqués… L’idée de la Commission d’interdire le chalutage dans toutes les aires marines protégées a déclenché chez les pêcheurs de France le mouvement de protestation « Ports morts ». Bien que les propositions de la Commission ne constituent pas une nouvelle législation, et que leur mise en œuvre ne soit pas assez rapide au goût de certaines ONG environnementales, elles ont soulevé une forte opposition dans certains États membres. Les craintes que l’interdiction ne mette en danger l’ensemble de l’industrie ont également provoqué un tollé en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Irlande et au Danemark.

Le plan d’action de la Commission pour une pêche durable, annoncé le 21 février, comprend une initiative visant à éliminer progressivement le chalutage de fond dans les zones marines protégées. Cette mesure vise à protéger les poissons, les mollusques, les tortues et les oiseaux marins menacés par l’utilisation de chaluts mobiles de fond (chaluts, dragues, palangres, casiers) dans des aires qui devraient couvrir jusqu’à 30% des eaux européennes en 2030. Cet objectif n’a pas de caractère contraignant.

Selon la Commission, la pêche effectuée à l’aide de certains engins mobiles de fond (pêche mobile de fond), notamment le chalutage de fond, est l’une des activités les plus répandues et les plus dommageables pour les fonds marins et les habitats associés. Actuellement, 79% des fonds marins en zones côtières sont considérés comme particulièrement affectés par le chalutage de fond, et un quart de la zone côtière de l’UE a probablement déjà perdu ses habitats des fonds marins.

Espagne, Italie et Allemagne : Bruxelles « diabolise » et « simplifie » l’impact de la pêche au chalut

Le gouvernement espagnol a récemment accusé Bruxelles de « diaboliser » la pêche au chalut de fond, arguant que celle-ci permettait d’obtenir des rendements durables et facilitait la reconstitution des populations de poissons. Le ministre espagnol de l’Agriculture et de la Pêche, Luis Planas, estime qu’il est indispensable pour la politique commune de pêche de trouver à l’avenir un équilibre entre les facteurs écologiques, économiques et sociaux. Les divergences d’opinions entre l’Espagne et Bruxelles sur l’interdiction du chalutage ne sont pas nouvelles. En 2022, le gouvernement espagnol a porté plainte devant la Cour de justice européenne contre un règlement de la Commission déjà en vigueur qui prévoyait la fermeture de 87 zones de chalutage sur la côte atlantique.

Lors des assises de l’association AGRIFISH du 20 mars, le ministre italien de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, a demandé « une révision du plan d’action », qualifiant de simpliste le fait d’attribuer à la pêche au chalut de fond « la responsabilité exclusive de la dégradation des fonds marins et de l’anéantissement des populations de poissons ». La révision du plan devrait se faire « en concertation avec les États membres et l’industrie », a-t-il ajouté.

Faisant référence aux pays de la rive sud de la Méditerranée, Lollobrigida a souligné l’importance de « ne pas pénaliser nos navires de pêche avec des règles strictes qui ne peuvent pas être appliquées aux pays tiers », ajoutant : « Il est nécessaire de garantir la sécurité alimentaire et la souveraineté sans insister sur des positions idéologiques qui handicapent nos entreprises par rapport aux autres nations dans les mêmes eaux de pêche. »

Cem Özdemir, le ministre allemand de l’Agriculture et de l’Alimentation, soutient les pêcheurs de crevettes d’Allemagne dans la querelle causée par les plans de l’UE. « Les conclusions scientifiques montrent que la pêche aux crevettes est plus respectueuse des fonds marins que d’autres formes de chalutage de fond », a déclaré le politicien des Verts.

Cem Özdemir (Alliance 90/Les Verts), ministre fédéral de l’Alimentation et de l’Agriculture, prend la parole lors d’une manifestation en marge de la conférence des ministres de l’Agriculture. La raison des protestations était entre autres l’interdiction des chaluts de fond dans les zones protégées prévue par la Commission européenne. Photo : Frank Molter/dpa

Özdemir s’oppose à une interdiction générale des chaluts de fond et a déclaré que l’impact des différents types de pêche sur l’environnement devait être considéré de manière différenciée. Après tout, les filets relativement légers des pêcheurs de crevettes sont utilisés sur des sols plus fins, de sorte que les fonds marins et les espèces qui y vivent se reconstituent plus rapidement que dans la pêche aux poissons plats, par exemple. « Les interdictions globales mènent à une impasse dont les pêcheurs de crevettes ne pourront pas ressortir », a déclaré le ministre. Dans le même temps, toutefois, M. Özdemir a souligné la nécessité d’intensifier les efforts en vue d’une pêche plus durable, y compris l’instauration de règles plus respectueuses de l’environnement pour les chaluts de fond.

Une interdiction menacerait-elle l’existence de l’industrie de la pêche ?

Selon les estimations de l’Alliance européenne pour la pêche de fond (European Bottom Fisheries Alliance, EBFA), l’interdiction aurait mis « en danger 7.000 navires » soit « 25% des volumes (de pêche) débarqués et 38% des revenus totaux de la flotte européenne ».

En France, selon le Comité national des pêches, une telle mesure aurait fait disparaître près d' »un tiers de la flotte », soit 4.000 marins-pêcheurs embarqués sur 1.200 navires. 

En Espagne, 10% des bateaux de pêche utilisent des chaluts. Le secteur, mené par l’organisation patronale CEPESCA, a mis en garde contre les conséquences sur l’économie et sur l’emploi de l’interdiction de Bruxelles.

La pêche allemande en mer Baltique est déjà en crise à cause de directives de pêche restrictives. L’interdiction prévue au niveau de l’UE augmenterait encore la pression sur les pêcheurs allemands, qui ont dû faire face à de nombreux problèmes au cours des dernières années. La pêche au hareng, par exemple, particulièrement importante pour les pêcheurs de la Baltique, est presque totalement interdite. La surpêche, les substances nutritives déversées dans les eaux, notamment par l’agriculture, et le changement climatique sont autant de facteurs qui mettent à mal les populations de poissons.

La Croatie, en revanche, a lancé un appel aux pêcheurs pour qu’ils participent à une initiative d’arrêt définitif de la pêche, dans le cadre de laquelle les bateaux seront soit détruits, soit reconvertis dans des activités autres que la pêche commerciale. Cette mesure est en grande partie financée par l’Union européenne, qui prend en charge 70% des coûts. Les 30% restants sont assumés par la Croatie.

Un plan dilué ?

Les premières mesures devraient être mises en œuvre d’ici la fin mars 2024. Interrogée, la Commission a souligné qu’« aucune interdiction automatique ou totale du chalutage de fond n’entrerait en vigueur en mars 2024 ». Le plan d’action pour une pêche durable présenté par la Commission « propose seulement des orientations aux Etats membres », a déclaré le secrétaire d’Etat français à la pêche Hervé Berville.

« Nous demanderons aux États membres de nous présenter une feuille de route d’ici 2024. Nous pensons que tous sont conscients de la nécessité de progresser vers une pêche durable et la protection des écosystèmes, en particulier en Méditerranée », a déclaré la Commission, soulignant également que « de nombreux pêcheurs dépendent de fonds marins intacts, dont l’état ne cesse toutefois de se dégrader dans toute l’Europe ».

Cette rubrique paraît le vendredi. Le contenu est basé sur les informations des agences participant à l’enr.