Des travaux scientifiques montrent que ces « polluants éternels » sont présents dans notre sang, nos aliments et notre eau, souvent à des niveaux dangereux. Ces dernières années, plusieurs pays européens ont fait face à des scandales de rejets industriels de PFAS dans les sols et l’eau, créant de graves risques pour la santé des populations environnantes. Confrontés à une opinion publique de plus en plus inquiète, les gouvernements européens sont contraints d’agir. Mais leurs efforts suffiront-ils ?
Les PFAS, c’est quoi ?
Les PFAS (composés poly- et perfluoroalkylés) sont un groupe de plus de 10.000 produits chimiques, qui doivent leur surnom de « polluants éternels » au fait qu’ils sont très peu dégradables une fois dans l’environnement. Composés aux propriétés anti-adhésives et imperméables, ils sont largement utilisés par l’industrie pour fabriquer des poêles, des emballages ou des vêtements. Des travaux scientifiques montrent qu’une exposition prolongée à ces substances peut avoir des effets délétères : augmentation du taux de cholestérol, cancers, effets sur la fertilité et le développement du foetus, etc. Ils sont aussi suspectés d’interférer avec le système endocrinien (thyroïde) et immunitaire.
Les PFAS sont-ils dans notre sang ?
Le Human Biomonitoring for Europe, une initiative conjointe de 27 pays européens, d’Israël et de l’Agence européenne pour l’environnement, a mesuré les niveaux de PFAS chez les adolescents dans neuf pays. Cette étude a révélé que 14,3 % d’entre eux avaient des concentrations au-delà des niveaux acceptables pour la santé, avec des variations significatives : le taux n’était que de 1,3 % en Espagne contre 23,8 % en France.

La France à la pointe de la législation
La France a introduit cette année une réglementation parmi les plus strictes d’Europe concernant les PFAS. Une loi promulguée en février dernier interdit les cosmétiques, vêtements, chaussures et farts pour les skis contenant des PFAS à compter de 2026. En 2030, tous les textiles contenant des PFAS seront bannis.
Cette loi prévoit aussi le contrôle obligatoire des concentrations de PFAS dans l’eau potable et la taxation des rejets de ces substances par des industriels selon le principe du « pollueur-payeur ».
La semaine dernière, le gouvernement français a publié une carte en ligne détaillant les niveaux de PFAS dans l’eau à travers le pays. Dans les départements de la Meuse et des Ardennes (est du pays), des taux anormaux ont conduit récemment à l’interdiction de la consommation d’eau du robinet dans certaines communes.
Crises en Belgique
En Wallonie, un scandale a éclaté en 2023, quand une enquête de la chaîne RTBF a révélé que les autorités régionales avaient ignoré une alerte de l’armée américaine sur une pollution de l’eau du robinet aux PFAS à Chièvres. La commune héberge une base de l’US Air Force et l’hypothèse privilégiée est celle d’une contamination liée à l’usage régulier de mousses anti-incendie et autres produits de dégivrage des avions. Quand le scandale éclate, les habitants apprennent que les militaires de la base consomment depuis des années de l’eau en bouteille, par précaution, alors qu’eux-mêmes n’ont jamais rien su des risques sanitaires même si les autorités régionales avaient été informées en 2018.
Une campagne de tests sanguins a depuis été lancée dans cette commune début 2024 et étendu à des villages environnants. Entre fin mai et mi-juillet 2025, des prélèvements ont été effectués sur un échantillon de 1.300 habitants de dix communes où des teneurs anormales de PFAS ont été mises en évidence fin 2023 et début 2024.
Conséquence de cette crise : le gouvernement wallon a décidé d’avancer d’un an, de 2026 à 2025, l’obligation européenne de respecter la valeur limite des 100 nanogrammes (ng) par litre d’eau pour vingt substances de la famille PFAS.
En Flandre, le géant chimique 3M a conclu un accord d’un montant de 571 millions d’euros en 2022 avec le gouvernement régional après une pollution généralisée aux PFAS liée à son usine de Zwijndrecht, près d’Anvers.
Italie : peines de prison pour les pollueurs
L’Italie a été, elle aussi, victime de pollutions industrielle aux PFAS. En juin, un tribunal a condamné onze cadres d’une usine chimique à des peines allant jusqu’à 17 ans de prison pour avoir pollué l’eau utilisée par des centaines de milliers de personnes. Ces cadres de Mitsubishi, International Chemical Investors (ICIG) et Miteni, sociétés ayant exploité successivement cette usine, ont été reconnus coupables d’avoir contaminé l’un des plus grands bassins d’eau souterraine d’Europe dans le nord-est du pays. L’usine, située dans la ville de Trissino, près de Vicence, produisait des PFAS depuis 1968.
Pays-Bas : tout le monde a des PFAS dans le sang
Une étude réalisée par l’Institut national néerlandais pour la santé publique (RIVM) a trouvé des PFAS dans les 1.500 échantillons de sang testés qui dépassaient presque tous les seuils acceptables. « Il est impossible d’éviter totalement le contact avec les PFAS », a conclu le RIVM. « Ces substances sont présentes dans tout le pays – dans le sol, la nourriture et l’eau potable. »
Que fait l’UE ?
En 2023, les Pays-Bas, le Danemark, l’Allemagne, la Norvège et la Suède ont soumis une proposition à l’Agence européenne des produits chimiques visant à interdire totalement tous les PFAS. Cette proposition fait actuellement l’objet d’un examen par des comités scientifiques européens, qui devrait se terminer en 2026.
La Commission européenne a déclaré dans son plan d’action pour l’industrie chimique publié en juillet qu’elle comptait se baser sur cet examen pour « présenter une proposition dès que possible (…) dans l’objectif global de minimiser les émissions de PFAS ». Bruxelles envisage d’interdire les PFAS dans les produits de consommation mais considère qu’ils pourraient continuer à être utilisés par l’industrie si aucune alternative n’existe pour des produits essentiels.
La Commission s’est également engagée à redoubler d’efforts pour nettoyer les sites pollués, en s’appuyant sur le principe du « pollueur-payeur » ou avec des fonds publics si aucune entité responsable ne peut être identifiée. Un cadre de surveillance des PFAS à l’échelle de l’UE est également envisagé pour collecter des données et cartographier les sites pollués.
En Allemagne, les ministres régionaux de l’Economie de plusieurs Länder ont exprimé leur opposition à une interdiction totale des PFAS. Nicole Hoffmeister-Kraut, ministre conservatrice (CDU) du Bade-Wurtemberg, reconnaît que les effets sur la santé humaine sont connus mais estime qu’une interdiction de ces composés détruirait des pans entiers de l’industrie dans l’UE, entraînant, selon elle, une désindustrialisation massive. Le ministre des Affaires économiques du Schleswig-Holstein, Claus Ruhe Madsen (lui aussi issu de la CDU), a émis pour sa part des critiques globales sur la réglementation européenne en matière de chimie. « Elle cause des dégâts immenses à l’industrie chimique et aux sous-traitants qui en dépendent, en raison des coûts croissants, de l’incertitude considérable en matière de planification, et d’un retard dans l’innovation et les investissements ». Certaines règles sont déjà en vigueur au niveau de l’UE, comme une limite sur les niveaux de PFAS dans l’eau potable à partir de 2026, ainsi que des restrictions sur un sous-groupe particulier de PFAS.
Tous les pays ne sont pas touchés de la même manière
Certains pays de l’UE ont des taux de PFAS bien plus faibles. En Slovénie, pays n’ayant pas d’industrie lourde utilisant les PFAS, les tests du laboratoire national de santé n’ont montré que des taux de contamination très bas. L’Association des consommateurs slovène a toutefois découvert des PFAS dans presque un tiers des produits de consommation courante testés, certains étant même interdits dans l’UE. La Bulgarie figurait parmi les pays ayant le taux le plus faible d’eaux dépassant la norme pour le PFOS (un type de PFAS) en 2022, selon l’Agence européenne pour l’environnement. Des tests supplémentaires ont cependant montré la présence de PFAS dans les rivières et d’autres sources d’eau.
Cet article est une Key Story d’ENR. Son contenu est basé sur les informations des agences participant à l’ENR.
